Tribune
Mon père, né en 1929, avait une « appréciation » que je n’ai jamais oubliée.
Lorsque la chaleur devenait pesante dans la maison, il lançait, mi-figue mi-raisin : « il fait 25 ! ».
Sa limite de tolérance, il la situait là, autour de 25 °C. Il vivait pourtant à la campagne, dans une maison individuelle, et non dans un immeuble de cinquante logements : il bénéficiait de l’inertie des murs épais, de la ventilation nocturne et de l’absence d’îlot de chaleur urbain, c’est-à-dire de toutes les vertus passives que la réglementation érige aujourd’hui en remède. Et malgré cela, 28 °C lui auraient été insupportables. À plus forte raison dans un logement collectif en ville. La réglementation thermique française, elle, a choisi de placer la limite à 28 °. Cet écart de 3 °C paraît anodin. Il révèle en réalité un arbitrage contestable entre le confort des occupants et la lutte contre le carbone.
En premier lieu, il faut comprendre la nature exacte de ce chiffre. Dans le diagnostic de performance énergétique (les articles L. 126-26 et suivants du code de la construction et de l’habitation, méthode 3CL-DPE 2021 fixée par l’arrêté du 31 mars 2021), une installation fixe de climatisation est réputée se mettre en route lorsque la température intérieure dépasse 28 °C. Dans la RE2020 (article L. 171-1 du même code, décret n° 2021-1004 du 29 juillet 2021 et arrêté du 4 août 2021), l’indicateur de confort d’été, le degré-heure, se calcule volontairement sans tenir compte de la climatisation, autour d’un confort dit adaptatif oscillant entre 26 °C la nuit et 28 °C le jour, avec des seuils de 350 à 1 250 degrés-heures. Ces 28 °C ne sont donc ni une recommandation de bien-être, ni une norme sanitaire. Ils ne sont qu’une convention de calcul, destinée à comparer les logements entre eux et, accessoirement, à ne pas banaliser le recours à la machine à froid.
En deuxième lieu, cette convention entre en collision frontale avec la santé publique. 28 °C dans une chambre, pour un nourrisson, une personne âgée, un malade cardiaque ou respiratoire, ce n’est pas du confort, c’est un risque. La canicule d’août 2003 a provoqué en France près de quinze mille décès, frappant d’abord les plus fragiles, et les recommandations sanitaires des plans canicule visent à maintenir une pièce de repos nettement plus fraîche, de l’ordre de 24 °C à 26 °C au plus.
C’est ici que le groupe d’expertise qui a façonné le confort d’été de la RE2020 s’est, à mon sens, égaré. En écartant par principe la climatisation du calcul pour imposer les seules solutions passives, il a abordé le confort d’été presque exclusivement par le prisme du carbone, en oubliant que l’impératif de santé publique est au mieux équivalent à la lutte contre le réchauffement climatique, et non subordonné à elle. Une norme qui déclare « confortable » un logement atteignant trente degrés en août, et qui décourage le rafraîchissement actif, opère un choix de valeurs que des experts thermiciens n’avaient pas qualité à trancher seuls.
En troisième lieu, l’argument carbone est, dans le contexte français, particulièrement faible. L’électricité produite en France était bas carbone à 95,2 % en 2025, avec une intensité de 19,6 grammes de CO² par kilowattheure (parmi les plus basses au monde), grâce d’abord au nucléaire (373 térawattheures), complété par l’hydraulique, l’éolien et le photovoltaïque. Climatiser avec une telle électricité n’émet presque rien. Mieux encore, au moment précis où la climatisation tournerait, la France est en surproduction. Dès la mi-juillet 2025, le pays avait déjà cumulé 368 heures de prix de gros nuls ou négatifs (battant les 352 heures de toute l’année 2024), phénomène concentré en milieu de journée, lorsque le solaire culmine et que la demande est au plus bas, la France exportant alors massivement faute de débouché intérieur. Autrement dit, aux heures les plus chaudes, le pays produit un surplus d’électricité décarbonée qu’il ne sait plus où placer. Pénaliser l’occupant qui rafraîchit sa chambre avec ce surplus relève du paradoxe énergétique.
Ce seuil emporte par ailleurs une conséquence pratique redoutable, et c’est sans doute la plus grave. Parce que toute installation fixe de froid déclenche dans le calcul une consommation de refroidissement qui s’ajoute à l’énergie primaire, la présence d’une climatisation dégrade mécaniquement l’étiquette du diagnostic de performance énergétique. Or cette étiquette commande désormais la valeur du bien, la possibilité même de le louer et jusqu’à sa décence (avec l’interdiction progressive de louer les passoires thermiques). Il en résulte un effet pervers : les promoteurs et les bailleurs sont dissuadés d’équiper les immeubles d’une climatisation, collective ou individuelle, par la seule crainte de faire reculer le DPE, alors même que l’électricité qui l’alimenterait est décarbonée et surabondante l’été. On préfère ainsi livrer un logement bien classé mais surchauffé plutôt qu’un logement frais mais moins bien noté, ce qui est précisément l’inverse de l’intérêt des occupants les plus fragiles.
Il faut, par honnêteté, reconnaître les limites de la climatisation.
Elle rejette la chaleur à l’extérieur et aggrave les îlots de chaleur urbains, ses équipements portent leurs propres émissions de fabrication, et, lors des canicules extrêmes, même un réseau aussi décarboné que le nôtre peut se tendre. La conception passive (inertie, protections solaires, ventilation nocturne) demeure la première et la meilleure ligne de défense, et la RE2020 a raison de l’exiger. Mais il y a une différence entre imposer une bonne conception bioclimatique et ériger un seuil normatif qui, en pratique, fait comme si 28 °C étaient confortables et traite le rafraîchissement comme une quasi-faute.
En dernier lieu, ce seuil de 28 °C doit être lu pour ce qu’il est, une convention de calcul et non un étalon de confort, puis réexaminé. On pourrait abaisser la température de confort conventionnelle pour les pièces occupées par des personnes vulnérables, valoriser les pompes à chaleur réversibles (qui chauffent efficacement l’hiver et rafraîchissent l’été à partir d’un réseau décarboné), et cesser d’opposer confort d’été et climat comme s’ils étaient inconciliables. En France, grâce à une électricité décarbonée et saisonnièrement abondante, ils ne le sont pas. Mon père avait saisi l’essentiel en trois mots. La norme mesure une consommation théorique, lui mesurait ce que ressent un corps. Et sur le terrain de la santé, c’est au corps que devrait revenir le dernier mot.
Me Didier Champauzac, Avocat spécialiste en droit immobilier et en droit public